vendredi , 20 juillet 2018

Dossier spécial: Portrait méconnu d’une légende – Winston Churchill à Marrakech

Ismael Zniber

Il a été deux fois Premier Ministre du Royaume-Uni, il est considéré comme un génie militaire hors normes, mais il est surtout LE grand vainqueur de la Seconde Guerre Mondiale. Sir Winston Churchill a marqué les esprits et le XXe siècle à tous les niveaux. Celui dont la scolarité sera jugée décevante par ses parents se verra être un vrai prodige. L’enfant de Blenheim se promet d’avoir une vie riche, il préférera l’aventure plutôt qu’aux pupitres. Avant de se lancer en politique, Winston Spencer Churchill sera tour à tour sous-lieutenant puis officier, il servira à Cuba (où il découvrira les cigares), en Inde, au Soudan, il participera à la guerre des Boers où il sera fait prisonnier tout en étant parallèlement correspondant de guerre et ce bien avant l’âge de 25 ans. Le « Vieux Lion » a aussi cultivé son amour pour la rhétorique et les lettres, il écrira en tout une trentaine de volumes historiques dont une pompeuse biographie dédiée à son ancêtre le Duc de Marlborough. En 1953, il se verra attribuer le prestigieux Prix Nobel de Littérature couronnant cette oeuvre prolifique. Mais Churchill a plusieurs cordes à son arc. Loin des tourments de la guerre et des planifications pour éradiquer la peste brune, celui qui fut surnommé par ses contemporains « gueule de bouledogue » pour son caractère indomptable et son tempérament zélé, a développé un penchant pour les arts. Après le Churchill soldat, le Churchill journaliste, le Churchill écrivain et le Churchill homme d’état, voici le Churchill peintre!

Il semblerait que le seul souvenir qu’aient gardé les marocains de Churchill soit l’image d’un homme pansu et trapu, cigare au bec, assis de manière très serrée sur un fauteuil aux côtés du Président américain Roosevelt et du roi Mohamed V à l’hôtel Anfa lors de la Conférence de Casablanca en 1943 qui fut d’une part un grand pas pour le monde dans sa victoire contre le nazisme en préparant le débarquement en Sicile via la Tunisie et un grand pas pour le Maroc dans sa marche vers l’indépendance. Seulement, Churchill avait appris à aimer le climat chaud du Maroc en cachette. C’est en 1935 qu’il visite le Maroc pour la première fois. Il en a profité à plus d’une occasion pour y installer son chevalet, en particulier à Marrakech. C’est après la défaite de l’Empire britannique face aux Ottomans en 1915 aux Dardanelles que Churchill sera contraint de quitter son poste de Premier Lord de l’Amirauté (Ministre de la Marine), c’est à cette date qu’il découvre le pinceau. Il dira plus tard que c’est «A un moment où toutes les fibres de mon être aspiraient ardemment à l’action, j’étais contraint de rester en face de la tragédie , comme un spectateur qui, pour comble de malheur, serait assis au premier rang. C’est alors que la muse de la peinture vient à mon secours – charité pure et sentiment chevaleresque, car, après tout, elle ne me connaissait pas.» (Cité dans Le Monde en 1965).

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A gauche « La Mosquée de Marrakech » (1948), à droite le « Coucher du soleil sur les montagnes de l’Atlas » (1935) peint depuis la Mamounia.

Churchill et La Mamounia

C’est dans ce palace aux jardins andalous datant du XVIIIe siècle et dédiés en cadeau par le Sultan Sidi Mohamed Ben Abdellah à son fils le prince Al Mamoun que Churchill trouvera un paysage enchanteur et une lumière parfaite pour ses toiles. Dans cet oasis, le Vieux Lion contemplera avec engouement les terres irriguées d’El Haouz, la Palmeraie deviendra un de ses panoramas favoris avec ses mille palmiers et ses majestueux remparts ocres crénelés du temps des Almoravides. Depuis sa suite du célèbre palace au décors luxuriants et qui porte aujourd’hui son nom (de même pour le bar ou il avait l’habitude de boire), Churchill plaçait son chevalet sur la terrasse admirant les yeux pétillants cette vue imprenable et unique sur les cimes à la blancheur immaculée de l’Atlas à l’arrière plan. Ébloui, il fera venir le Président américain Franklin Roosevelt et lui dira ces mots qui font encore la fierté du complexe hôtelier:«La Mamounia est l’un des plus beaux endroits au monde ». La peinture a toujours été une thérapie pour l’homme d’état, une manière d’échapper momentanément à ses moments de dépression, à sa cyclothymie coutumière, son black dog comme il aimait à la désigner.

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Churchill dressant son chevalet face aux remparts de Marrakech, image ayant servi de couverture au documentaire « The other world of Winston Churchill » (1964) de P. Scofield.

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Un pendant du fameux « The Tower of Koutoubia Mosque » (1943), seule peinture réalisée pendant la guerre (Collection privée de Brad Pitt et Angelina Jolie)

Hassan El Glaoui: «Je suis devenu peintre grâce à Churchill» 

Hassan El Glaoui, fils du légendaire Pacha berbère de Marrakech Thami El Glaoui, a eu moulte fois l’occasion de rencontrer le Premier Ministre britannique durant son enfance. Lors d’une visite en 1943, ce dernier aurait même convaincu le Pacha de laisser son fils vivre sa passion et d’exploiter son talent en faisant ses études à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Car à l’époque au Maroc, devenir peintre est quelque chose d’inconcevable pour ne pas dire un déshonneur surtout pour un enfant issu de la tribu des Glaouas, longue lignée de seigneurs guerriers de l’Atlas. Aujourd’hui les œuvres des deux hommes siègent côte à côte lors de plusieurs expositions, au Musée de la Leighton House à Londres notamment, sous l’impulsion de sa fille Touria El Glaoui et de SM le Roi Mohamed VI. Une autre exposition d’envergure a réunit pour la première fois les œuvres de Hassan El Glaoui et de Sir Winston Churchill au palace de La Mamounia en 2014 à Marrakech. Des vergers de sa ville natale aux splendeurs de la fantasia, El Glaoui, aujourd’hui âgé de plus de 90 ans, a peint plusieurs tableaux dont beaucoup valent de belles sommes. Le vieil homme doit une fière chandelle au Premier Ministre britannique pour lui avoir soufflé dans les voiles et conféré la notoriété dont il jouit jusqu’à ce jour.

Quel est le prix d’« un Churchill » aujourd’hui?

Le pendant de la toile ci-dessous (authentifiée par la signature aux initiales WSC en bas à droite) a été offert par le Premier Ministre au Président américain Franklin Roosevelt, il est aujourd’hui en vente pour la somme colossale de 3 millions de dollars, tandis que le tableau « Vue de Tinghir » datant de 1951 et qui fut offert à Georges C. Marshall, instigateur du plan qui porte son nom, a été vendu au Sotheby’s pour la somme de 612 800 livres sterling (l’équivalent de près de 4,1 millions de Dh) en 2006. Une autre de ses œuvres, « Bassin de poissons rouges à Chartwell » (Goldfish Pool at Chartwell) a été vendue à 1,8 million £ en 2014. Et c’est tout dernièrement un de ses tableaux très rares, intitulé « Troupes partant au front » (Troops Going to the Front, 1927) inspiré d’un cliché de F. J. Mortimer montrant des soldats de la Première Guerre Mondiale 10 ans plus tôt, qui est en vente en ce mois de juin 2015 au Sotheby’s pour la somme avoisinant les 250.000 £. Si jamais vous avez cette somme sous la main, c’est l’occasion ou jamais! L’art est un bon moyen de spéculation et d’investissement.

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Un pendant du fameux « The Tower of Koutoubia Mosque » (1943), seule peinture réalisée pendant la guerre (Collection privée de Brad Pitt et Angelina Jolie)

Un brin d’impressionnisme et une influence de Cézanne

Le coup de pinceau de Churchill est fort reconnaissable; sa palette gaie et les couleurs chaudes qu’il aime déployer sur ses toiles contrastent avec la carrière tumultueuse et pénible du grand homme. L’homme qui a connu l’horreur des champs de bataille et qui a vu son Londres bien-aimé bombardé par la Luftwaffe, préfère utiliser la peinture comme un exutoire, une escapade pleine d’optimisme et de joie de vivre. Sa peinture « Coucher de Soleil sur les montagnes de l’Atlas » (1935) témoigne de cette volonté de déceler la lumière dans la nature. Les contours souvent fondus des nuages confèrent une magie et une somptuosité au ciel, le ciel occupe d’ailleurs la majeure partie de biens des œuvres de Churchill et reflète l’admiration contemplative et la clarté apaisante que l’homme aimait à y trouver. Mais il y a quelque chose de bien spécial chez le peintre, quelque chose qui a un air de Turner dans le jeu des lumières, un zeste d’impressionnisme à la Monnet. Néanmoins, l’attrait à la nature et la représentation semi-réaliste rapproche plus le style de l’artiste de celui du peintre de la Provence Paul Cézanne. Car oui, Churchill a eu aussi la Provence pour égérie, le francophile a beaucoup peint le sud de la France (Le pont du Gard, 1930), mais aussi l’île portugaise de Madère ou encore la ville italienne de Côme. Sir Winston Churchill peindra près de 600 tableaux au cours de sa vie, en amateur faute de temps, mais avec une réelle maestria. Un homme aux multiples facettes, qui a marqué les siens et son époque!

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« Les murs de Marrakech » de Churchill à gauche et « Les jardins de Marrakech » de Hassan El-Glaoui à droite, Leighton House Museum à Londres (2012)

 

 

 

 

 

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